Madame la maire, les représentants du corps diplomatique, chers partenaires et amis,
Je suis profondément honorée de me tenir devant vous, dans cette ville célèbre pour son héritage de lumières et d’unité, pour exprimer ma profonde gratitude à Madame la maire de Paris, Madame Hidalgo.
Chère Anne, votre leadership avant-gardiste et votre engagement en faveur de la justice nous ont réunis pour une cause qui transcende les frontières et remet en question le cœur même de notre humanité.
À Bibliothèques Sans Frontières, à l’Université Côte d’Azur et à leurs équipes, cet événement reflète votre vision et votre engagement. Je tiens à rendre hommage à Patrick Weil, à qui l’on doit l’idée d’organiser cette conférence. Depuis la signature, par mon bureau, d’un accord-cadre de coopération avec Bibliothèques sans frontières en 2022, notre collaboration a été d’une grande richesse. Je tiens à vous exprimer ma profonde gratitude, cher Patrick, pour votre engagement sans faille en faveur de cette cause et de m’avoir fait découvrir les « Ideas Box » ou les boites magiques comme je les appelle. Les Ideas Box de Bibliothèques Sans Frontières (BSF) conçues pour être des refuges sûrs, particulièrement pour les femmes et les enfants, et déployées déjà dans plusieurs zones de conflit comme en Irak, au Bangladesh (dans les camp de Cox’s Bazar pour les réfugiés Rohingyas), ou en Ukraine, représentent un véritable bouée de sauvetage pour toutes ces femmes et enfants déplacés, étant devenues des lieux de vie et de partage, des « oasis » de résilience, de rêve et de refuge pour ces populations.
Le dévouement de Jean Christophe Martin de l’Université Côte d’Azur, mérite une reconnaissance particulière. Jean Christophe, je tiens à saluer votre rôle central en rassemblant des membres estimés du monde universitaire, des chercheurs et des praticiens. Merci d’avoir facilité les dialogues constructifs sur un sujet qui a désespérément besoin de notre attention et de notre action. La participation d’institutions universitaires comme la vôtre est indispensable, car elle fournit une riche mosaïque de connaissances et d’innovations qui fait progresser notre compréhension et éclaire nos stratégies et nos solutions. Le monde académique a un rôle crucial à jouer pour combler les lacunes en matière de connaissances, produire des données probantes et analyser des dynamiques complexes afin d’orienter des interventions efficaces.
Je remercie tous les panelistes. Vos interventions, au courant de la journée, nous ont rappelé les défis émergents et leur nature évolutive et l’importance de rester vigilants, adaptables et résilients dans nos démarches.
À ceux et celles d’entre vous qui nous ont rejoints seulement cet après-midi et qui ne connaissent peut-être pas bien mon mandat, je m’excuse d’avance d’aborder un sujet très douloureux avant un agréable cocktail qui vous attend – mais je dois le faire au nom de toutes ces victimes invisibles des atrocités sexuelles. La violence sexuelle dans les conflits utilisée comme tactique de guerre, de terreur, de torture et de répression politique constituent l’une des formes de violence les plus dévastatrices, commises principalement contre les femmes et les filles, mais aussi contre les hommes et les garçons.
Mon mandat en tant que Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies chargée de la question des violences sexuelles commises en période de conflit n’a été créé qu’en 2009, à la suite de l’adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 1888. Bien que les violences sexuelles aient toujours fait partie intégrante des guerres, ce n’est qu’en 2009 que le Conseil de sécurité a reconnu leur utilisation comme arme de guerre et a créé mon mandat visant à prévenir et à combattre ces violences. Après avoir été l’un des crimes les plus silencieux et les moins condamnés de l’histoire, la violence sexuelle fut enfin reconnue comme un crime de guerre et non comme une conséquence inévitable de la guerre ou des dommages collatéraux. Depuis sa création il y a 16 ans, mon mandat a parcouru un long chemin et dispose aujourd’hui d’un cadre normatif solide ainsi que d’une architecture institutionnelle adéquate. Aujourd’hui, nous sommes capables de soutenir des milliers de survivants qui étaient autrefois inaccessibles et invisibles.
Depuis que j’ai pris mes fonctions en juin 2017, mes priorités stratégiques pour le mandat ont été: premièrement, la prévention par la justice comme moyen de dissuasion; également la prévention en s’attaquant aux causes profondes, y compris les inégalités entre les sexes, la discrimination, la marginalisation et la pauvreté comme certains de ses facteurs invisibles; deuxièmement une approche centrée sur les survivantes, c’est à dire comprendre les expériences des survivants afin de mieux répondre à leurs besoins – c’est aussi une approche qui les considère non pas comme de simples victimes passives mais comme des co-créateurs de solutions.
A la résolution 1888, créant mon bureau, six autres résolutions du Conseil de sécurité portant spécifiquement sur les violences sexuelles liées aux conflits ont renforci le mandat nous dotant d’outils additionnels. Mon bureau comprend deux branches opérationnelles: une Equipe d’Experts sur l’état de droit qui soutient les gouvernements en matière de justice et de responsabilité. Je préside également le réseau Ä¢¹½ÊÓÆµ Action, qui comprend 27 entités de l’ONU, auxquelles je fournis un leadership stratégique sur la prévention et la réponse à la violence sexuelle et dont j’exploite l’expertise dans l’exécution de mon mandat. Mais, la réalité est que, malgré toutes ces résolutions et condamnations répétées de la communauté internationale, les violences sexuelles persistent dans tous les conflits et sont aujourd’hui plus que jamais, commises avec une brutalité épouvantable. En même temps, l’impunité pour ces crimes demeure la norme et la justice l’exception rare.
Mon bureau a la responsabilité de rédiger un rapport annuel pour le Secrétaire général qui est débattu devant le Conseil de Sécurité. Le dernier rapport pour l’année 2024, débattu en aout dernier, note une augmentation de 87% en 2 ans. En fait, le mandat est à un tournant critique pour deux raisons principales – premièrement le nombre de conflits violents et deuxièmement la crise financière globale.
a) Paysage de sécurité mondiale
La réalité est que nous traversons actuellement une grande turbulence mondiale. Nous assistons au plus grand nombre de conflits depuis la Seconde Guerre mondiale, avec plus de 130 millions de personnes déplacées de force (en majorité des femmes et des enfants) et 676 millions de femmes vivant à proximité de conflits meurtriers. Les conflits font rage – au Soudan, en RDC, en Ukraine et ailleurs, alors que l’impunité s’accentue, les inégalités se creusent et les droits des femmes reculent. Tous les conflits ne font pas la une des journaux et, de ce fait, beaucoup tombent dans l’oubli. Le paysage des conflits mondiaux est devenu plus complexe et périlleux. Dans ce contexte, les violences sexuelles persistent comme une arme de guerre délibérément employée, aux répercussions physiques, émotionnelles et psychologiques dévastatrices. Ce crime brise3des vies, détruit des communautés et déchire le tissu même de l’humanité. A l’heure où nous parlons, le Soudan vit l’une des pires crises humanitaires au monde. Depuis avril 2023, une lutte brutale pour le pouvoir fait rage entre l’armée Soudanaise et les Forces de soutien rapide. Des millions de personnes ont été contraintes de fuir à cause de la guerre. Les Forces d’appui rapide ont pris pour cible les civiles, plus particulièrement les femmes et les filles, leur infligeant une cruauté inimaginable, des violences sexuelles d’une brutalité choquante sous forme de viols, viols collectifs et esclavage sexuel. En RDC, une femme est violée toutes les quatre minutes. A l’est de la RDC, près de 900 viols ont été documenté en l’espace de deux semaines – soit une moyenne de 60 par jour. Selon l’̹½ÊÓÆµICEF, un enfant est violé toutes les demi-heures avec 10,000 cas documentés en janvier et février de cette année. En Haiti, également, la situation a atteint un point de rupture. Depuis le début de l’année, les signalements de violences sexuelles, notamment viols, viols collectifs et esclavage sexuel, ont augmenté à un rythme alarmant.
Le dernier rapport du Secrétaire général met en évidence certaines tendances extrêmement inquiétantes telles que l’extrême violence physique accompagnant les violences sexuelles, et signale des exécutions sommaires de victimes de viol en RDC et au Myanmar. La prolifération et la large disponibilité des armes légères et de petit calibre continuent d’alimenter les violences sexuelles, les armes à feu étant utilisées dans 70 à 90% des cas documentés. Parmi les autres tendances inquiétantes relevées, on note les enlèvements et le trafic d’êtres humains, y compris par des groupes terroristes dans plusieurs contextes de conflit, notamment au Burkina Faso, au Mozambique, au Nigéria, en Somalie, au Soudan et au Soudan du Sud.
Les violences sexuelles en milieu de détention, utilisées pour humilier et extorquer des informations, ont aussi été signalées en Libye, au Myanmar, dans l’État de Palestine, en Syrie, en Ukraine et au Yémen. Une tendance inquiétante que j’ai observée lors de mes récentes missions de terrain est le niveau d’insécurité alimentaire surtout dans les camps de personnes déplacées et de réfugiés, ce qui accroît le risque d’exposition à la violence et à l’exploitation sexuelles. En RDC, j’ai constaté une prolifération choquante de maisons closes, appelés « maisons de tolérance », dans les camps à Goma, où des femmes se prostituent pour moins d’un dollar afin d’acheter de la nourriture et de l’eau pour leurs enfants.
b) Crise financière
Alors que les violences sexuelles augmentent ainsi que les besoins des survivants, l’aide humanitaire est considérablement réduite. Les fondements même de la protection et du soutien aux survivantes s’effondrent. Les centres d’hébergement ferment leurs portes, les cliniques baissent le rideau et les organisations féminines de première ligne disparaissent faute de fonds et de sécurité. Les conséquences des coupes budgétaires sont dramatiques. Des millions de femmes et d’enfants sont privés de services vitaux. Plusieurs structures de santé n’ont plus de médicaments et kits nécessaires pour soigner les survivantes de violences sexuelles. Ces victimes endurent des horreurs inimaginables et ne peuvent même plus bénéficier des soins médicaux de base dont elles ont cruellement besoin.
c) Impact de la crise financière pour l’ONU
L’ONU est aussi confrontée à une grave crise financière et les coupes budgétaires se font déjà sentir dans tout le système. Par exemple, les États-Unis ont supprimé son soutien à de nombreuses agences des Nations Unies, notamment ONU Femmes, l’Ä¢¹½ÊÓÆµFPA, le PAM, l’Ä¢¹½ÊÓÆµICEF et l’OMS entre autres. En même temps, plusieurs de nos donateurs traditionnels réduisent leur financement en raison de leur politique interne ou de l’augmentation des dépenses militaires. En dépit des défis actuels, il est impératif de ne pas abandonner ces survivantes et survivants. Leur prise en charge doit être une priorité absolue. Le coût de l’inaction n’est pas théorique. Il se mesure en souffrances évitables et en vies perdues. Les chiffres alarmants s’accumulent mais ce ne sont pas que des chiffres. Derrière chacun d’eux se cache une femme meurtrie ou un enfant – effrayé, affamé, vulnérable.
Dans l’exécution de mon mandat, en plus d’élargir mon cercle d’alliés, je recherche le soutien du secteur privé. Le partenariat entre l’ONU et le secteur privé est crucial pour soutenir les victimes de violences sexuelles. Mon bureau a élaboré un document stratégique sur l’engagement du secteur privé, qui présente des moyens concrets pour prévenir et combattre la violence sexuelle liée aux conflits. Les ressources, l’expertise et l’esprit d’innovation du secteur privé sont essentiels pour ouvrir de nouvelles voies vers la prise en charge et l’autonomisation des victimes. Les survivantes et survivants sont ma boussole morale et je suis guidée par eux dans toutes mes actions. Par exemple, la plupart des survivantes de violences sexuelles sont frappées par la double tragédie du viol et du rejet par leurs familles. C’est pourquoi j’ai accordé une grande attention à leur autonomisation économique. Depuis 2017, tous les centres de refuges (One Stop Shelter) financés par mon bureau, ont inclue un soutien aux moyens de subsistance en plus des soins médicaux, de santé sexuelle et reproductive, de soutien psychosocial et de soutien juridique. Grâce à un Fonds commun multipartite sur la violence sexuelle liée aux conflits (CRSV MPTF), mon bureau finance des projets catalyseurs ciblant les survivantes/s. Ces projets sont une bouée de sauvetage pour les survivantes, leurs enfants nés du viol et leur famille.
Ces dernières années mon bureau, à travers le réseau Ä¢¹½ÊÓÆµ Action, a mis en Å“uvre pas moins de 60 projets de ce type dans 18 pays en conflit. Tous nos projets ont transformé la vie des survivants et de leurs familles. Bien que nous sachions ce qu’il faut faire et que nous possédions les connaissances et l’expertise nécessaires pour répondre aux besoins des survivants, les ressources financières pour de tels projets, se font rares. Il est très frustrant de partir en mission, de rencontrer des survivants, d’entendre leurs doléances, de créer des attentes et ensuite de ne pas pouvoir tenir ses promesses. C’est dans cette esprit que je fais appel à la générosité du secteur privé que j’invite à soutenir nos projets catalytiques, au profit des survivantes, en contribuant au Fonds commun multipartite (CRSV MPTF). Il s’agit d’investissements stratégiques dans le potentiel humain, dans la résilience sociale et dans la stabilité durable. Là où des partenariats avec le secteur privé ont été établis, ils ont généré des dividendes en termes d’autonomisation économique des femmes et, par extension, de paix et de sécurité.
Une chose que j’ai apprise dans cette fonction c’est la résilience des survivantes et survivants. Lorsqu’ils reçoivent un soutien, ils se reconstruisent. Lorsqu’on leur donne une opportunité, ils se relèvent. Pour moi, ce colloque qui nous a réuni, est une lueur d’espoir pour les innombrables victimes de violences sexuelles. Dans un monde où les conflits et la terreur laissent des cicatrices profondes et durables, il est impératif que nous unissions nos forces, que nous innovions en matière de solutions et que nous mettions en Å“uvre tout le poids de nos capacités collectives pour redonner dignité et espoir à ceux qui ont subi une cruauté inimaginable. Comme le dit le Secrétaire général: « nous ne pouvons pas résoudre tous les problèmes du monde, mais nous pouvons nous unir derrière des solutions qui rapprochent l’humanité d’un monde meilleur, plus juste et plus égalitaire pour tous ». Les survivants ont besoin de plus que notre solidarité ou nos paroles de condamnation. Ils ont besoin d’un soutien concret pour reconstruire leur vie brisée. Ils ont besoin de soins médicaux, y compris en matière de santé sexuelle et reproductive, d’un soutien psychologique et juridique, ainsi que d’une aide à leurs moyens de subsistance.
Engageons-nous à transformer notre indignation collective en solutions tangibles et efficaces qui rétablissent la santé, la justice et les droits humains pour ceux qui en sont privés.
Engageons-nous donc dans un effort soutenu, une action concertée, pour soutenir les victimes de violences sexuelles dans les conflits.
Vous avez toutes et tous un rôle indéniable à jouer dans cette entreprise.
Votre présence signifie une reconnaissance partagée de l’urgence de la mission. Votre volonté de vous engager en dit long sur l’efficacité que nous pouvons atteindre grâce à la collaboration. Ensemble, nous pouvons défendre des initiatives qui offrent aux survivants un sentiment de stabilité et une confiance renouvelée dans les possibilités de l’avenir.
Sortons de cette conférence revigorés et déterminés, sachant que nos efforts collectifs peuvent atténuer les ombres de la guerre avec la lumière de l’espoir et du changement.
Je vous remercie.